Open data informations travaux (1/2) : État des lieux 2019

Posted by Olivier Marcel on Nov 26, 2019 9:15:00 AM
Olivier Marcel
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Photo by Donald Martinez on Unsplash

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L'information travaux comme bien commun

       Partout sur le territoire se déploient quotidiennement des opérations sur les différentes infrastructures de réseaux qui l'organisent : eau, assainissement, électricité, télécommunications, gaz, chaleur, voirie et aménagement. Or, qu'ils s’agissent de l'expansion, du renouvellement ou de la valorisation d'infrastructures existantes, identifier, localiser et quantifier ces travaux relève de la gageure.

 

       «Place Gambetta, un riverain se désolait récemment de vivre dans un “chantier permanent” : pas moins de cinq projets de travaux sur voirie se sont succédé en moins d’un an !» Témoignage extrait de l’appel à projet Datacity#4 (2018, NUMA et Ville de Paris), remporté par METIS.        

       «C'est devenu ingérable, on doit saisir le même chantier douze fois, et on a 5000 chantiers par an» Témoignage d'une chargée de mission, entendu lors du forum Thematix Data, 2019, Lyon.

 

       Ces deux témoignages croisés illustrent bien les frustrations auxquelles peuvent mener l'information travaux : à la fois des contraintes fortes du côté des producteurs et pour les utilisateurs des situations désolantes générées par l'enclosure informationnelle. En effet, le constat empirique du riverain parisien sera difficilement analysable du point de vue de la donnée accessible puisque l’historique comme la programmation des travaux sont bien souvent des inconnues.

       Forte de son expérience dans l’Aménagement Numérique du Territoire, éprouvée à la fois en contexte urbain et rural, METIS a fait le constat que partout l'accès anticipé à l'information travaux est susceptible de favoriser la coopération entre les acteurs. Cela est vrai tout au long du cycle de vie des chantiers, en amont des intentions de travaux et jusqu’à la maintenance et la valorisation des infrastructures. Les externalités positives de ce travail d’information ne sauraient être ignorées plus longtemps. Prenons l'exemple de la mutualisation des travaux, qui découle directement du partage d'informations travaux.

 

En France, 5% de mutualisations supplémentaires entre maîtres d’ouvrage (MOA) représenteraient potentiellement plus d’un milliard d’économies, 250 000 jours de travaux et près de 9 millions de tonnes de déchets cumulés.

 

       Dans la continuité des productions académiques sur le sujet, on peut donc poser que l'ouverture des informations travaux participe à la constitution d'un bien commun. Selon une définition proposée par l’Open Knowledge Foundation, la donnée ouverte repose sur trois piliers fondamentaux : la disponibilité, la libre réutilisation et distribution, et enfin la participation universelle.

 

Où en est l'information travaux en France et comment se positionne-t-elle au regard de ces critères d'ouverture ?

 

       Le présent article dresse un état des lieux qui ponctue un cycle du projet de recherche et développement axé sur la mise en place d'un standard de donnée Informations travaux. Ce standard ouvert est aujourd'hui déposé sur la plateforme schema.data.gouv.fr, service de référencement des schémas de données publiques pour la France. Il fait actuellement l'objet d'un processus de concertation auprès d'experts métiers et des spécialistes de la donnée. En outre, ce travail précède le déploiement d'expérimentations applicatives portées par METIS et qui devront notamment permettre la saisie, la consultation, le partage et l'interopérabilité de la donnée travaux.

       Suite à un bref regard historique, cet article propose une analyse de l'information aujourd'hui disponible. Ce travail repose sur le recensement et la consolidation d'une série de sources sur le territoire métropolitain. L'ambition est de porter un regard factuel qui soit à la fois dénué de jugement mais sans concession sur l'état actuel afin d'en faire un jalon pour une progression collective.

 

De la contrainte à l'open data

 

       Dans les pratiques des maîtres d’ouvrages, la coopération et le partage spontané d'informations est une réalité ancienne qui s’inscrit dans l’histoire et la sociologie du BTP, par exemple dans le cadre des réunions annuelles de coordination. Cette approche « artisanale » favorise les interactions humaines avec les élus, mais prolonge également une certaine tradition d'opacité qui est plus que jamais problématique. Ainsi, les infrastructures sont encore aujourd’hui un domaine dans lequel il est très compliqué d'identifier les propriétaires ou d'obtenir des informations de base sur les infrastructures existantes. Ainsi, comme le déplore François Lacombe (infos-reseaux.com, Open Street Map France) à l'occasion d'un colloque au Sénat sur la couverture numérique nationale (novembre 2019) :

 

"Nous ne savons pas où sont nos infrastructures, [...] et sur des réseaux publics, nous ne sommes pas capables de connaître l'emplacement des installations déployées" :

 

 

     Ce constat est aggravé du fait qu'il sonne comme le bilan de plus d'une décennie d’institutionnalisation, selon différentes formulations, des questions relatives à la coopération dans les travaux publics. Dès 2009, la publication de l'article L. 49 du Code des Postes et des Communications Électroniques (CPCE) prévoit ainsi le « devoir de publicité » des maîtres d'ouvrages. Quatre ans plus tard, un élan national en faveur du déploiement de la fibre optique voit apparaître une application générique open source (plate-forme TAPIR). Mise à la disposition des collectivités territoriales et basée sur l’initiative locale, chaque instance était sensée capter les déclarations de l'ensemble des MOA, cela au niveau départemental ou régional. Depuis, la loi NOTRe du 7 août 2015, puis la Loi pour une République numérique du 7 octobre 2016 ont renforcé ce mouvement vers la transparence des données en rendant les collectivités garantes de la mise à disposition de leurs données. Ces avancées législatives et institutionnelles ont suscité beaucoup d’espoir de différents acteurs du public, du privé ou de la communauté open-data, avec l’ouverture de pages Wiki dédiées. Comme nous le verrons plus tard en chiffres, ces plate-formes locales et crowd-sourcées montrent aujourd'hui leurs limites : peu voir pas du tout utilisées alors que le Plan France Très Haut Débit court encore au moins jusqu'à 2022, distribuées sous une licence non libre et orientées sur la contrainte réglementaire.

       Plus récemment, on a pu observer des initiatives éparses portées par des collectivités dynamiques, notamment au sein des grandes métropoles. Ces données sont construites en interne en collaboration avec les concessionnaires locaux, souvent à l'aide de logiciels de planification de travaux (à l'image de ce que proposent les sociétés Sogelink ou iMDEO). Les flux de données reversés en open data sur les infrastructures de données sont alors des extraits temporels et attributaires issus des bases de données des clients de ces applications. À ce titre, ils sont souvent une sélection partielle à la discrétion des diffuseurs mandatés. Ils constituent néanmoins le gros de l'information travaux actuellement disponible.

 

Une expérimentation nationale

 

       Les chiffres et graphiques suivants sont issus d'une analyse des données extraites en continue (flux open-data ou webscrapping) jusqu'au 20 novembre 2019, transformées puis chargées sur une base de données au format Info-Travaux. Les entités ont été géocodées lorsque nécessaire et possible. Elles ont fait l'objet de transformations géométriques et d'augmentation attributaires par algorithmie ainsi que de reconnaissance d'entités nommées. Ces ETL ne sont automatisés que très récemment. Pour cette raison, la dimension longitudinale de l'étude pourra faire l'objet d'une étude ultérieure, notamment pour en évaluer les fréquences et les tendances.

 

Visitez le Guichet-travaux

 

Sources étudiées

 

       Les plate-formes et sources de données prises en compte dans cette étude sont :

Tableau des plateformes et sources de données de l'étude
 
Liste des plateformes et sources de données prises en compte dans l'étude. Liens disponibles à la fin de l'article.
 

       Une source supplémentaire, le Bulletin officiel des annonces de marchés publics (BOAMP), a été temporairement écartée. Cette intégration expérimentale apporte des entités très en amont dans le cycle de vie des chantiers, sans date ni attribution définitive et avec une localisation qui reste généralement très approximative. Les annonces ne reflètent donc pas l'information travaux disponible mais celle en devenir. Enfin, d'autres sources ont du être écartées. C'est notamment le cas des fils d'actualités proposant des informations sous forme de fichiers livrés par les MOA sans aucun travail de standardisation. Trop déstructurés et hétérogènes, ils ne peuvent être intégrés sans un travail considérable de saisie manuelle.

 

Des fortes disparités territoriales

 

 

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Cartographie des informations travaux en 2019. Source : www.guichet-travaux.fr, Réalisation : OM, NS (METIS 2019)

       Le premier enseignement de la donnée récupérée pour cette expérimentation est la grande disparité territoriale. Les points de fortes concentration correspondent aux métropoles ayant les moyens humains et la volonté politique de mettre en place des services open data. En revanche, bien que l'extraction ne soit pas exhaustive, on constate que des pans entiers du territoire ne répondent pas du tout au devoir d'information stipulé en 2009. Aux égards du caractère de bien commun que cette l'information travaux peut revêtir, cette fracture pose des questions en termes d'égalité des territoires.

 

Un processus émergent

 

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Chronologie des informations travaux mensuelles cumulées. Source : www.guichet-travaux.fr, Réalisation : OM, NS (METIS 2019)

       Le partage des informations travaux est un phénomène encore très récent. On constate qu'il est en augmentation exponentielle ces dernières années, notamment avec le basculement vers des stratégies open data. Alors que la métropole grenobloise fait figure de précurseur, on constate des contributions remarquables du Grand Lyon et de Toulouse Métropole.

 

Tous les métiers concernés

 

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Répartition des informations travaux par catégories. Source : www.guichet-travaux.fr, Réalisation : OM, NS, JB (METIS 2019)

       Autre constat, les catégories déduites des informations disponibles sont dans l'ensemble représentées de manière homogène. Cela confirme d'une part la pertinence de la taxonomie proposée dans le schéma Informations Travaux, lui même largement inspiré par les différentes normes NF P relatives aux réseaux. D'autre part, cette répartition confirme que l'information peut (et doit) être au dessus des corporations métiers afin de permettre la montée en généralité de ses externalités.

 

Des progrès à faire dans l'anticipation

 

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Temporalité des informations travaux. Source : www.guichet-travaux.fr, Réalisation : OM, NS (METIS 2019)

       Sur le sujet de la coordination et de la mutualisation de travaux, préoccupation de premier plan pour METIS, l'anticipation de l'information travaux a encore de sérieux progrès à faire. En effet, le délai légal pour déclencher une mutualisation est de 6 semaines à compter de la publication de l'information (décret n° 2010-726 en application de l'article L. 49). Hors, au delà de cette échéance, le volume de l'information s'amincit drastiquement, alors que c'est là qu'elle serait la plus utile. Il y a là des raisons technique et politique : la saisie d'une information anticipée suppose qu'elle devra ensuite être mise à jour. Par ailleurs, le partage des programmes de travaux est malheureusement encore trop souvent perçu comme relevant d'un secret d'affaires, alors qu'il en est au contraire une clé de valorisation.

 

Différences de qualité

 

       L’ouverture des jeux de données suppose « un formatage qui assure qu’elles soient lisibles par les outils les plus communs des développeurs, mais aussi du grand public » (Denis et Goëta, 2013). Dès sa première version, le schéma Informations Travaux a distingué quatre composantes sémantiques : la localisation , l'attribution, la spécification et la catégorisation. Ces attributs sont diversement utilisés dans les jeux de données existants :

 

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Taux de complétude des informations travaux. Source : www.guichet-travaux.fr, Réalisation : OM, NS (METIS 2019)

       L'implantation géographique de l'information reste très majoritairement ponctuelle. C'est la géométrie la plus pauvre, mais aussi la plus facile à produire et donc le mieux-disant pour favoriser l'anticipation. Les attributs de catégorisation avancés transparaissent peu dans les descriptifs des chantiers. Il en va de même pour les statuts d'avancement dont l'information est d'ailleurs souvent redondante avec la date de démarrage. Enfin, l'attribution des chantiers est problématique. Les attributs permettant la mise en relation des gestionnaires sont critiques pour la coordination des acteurs. Or, il s'agit souvent d'attributs filtrés par les mandataires ceci dans la crainte du RGPD. Ces contacts professionnels constituent cependant une exception à la règle dont il serait utile de faire la pédagogie.

 

Des plots à poser...

 

       À l'échelle nationale, nous sommes donc encore loin de pouvoir faire de l'information travaux un bien commun. Lorsqu'elle est disponible, cette information est hétérogène, fragmentaire ou trop peu anticipée. Les problèmes d'égalité des territoires qui découlent de cette situation soulèvent des questions méthodologiques :

  • Le principe de subsidiarité qui prévalait jusqu'à aujourd'hui est-il le plus pertinent ? En confiant la responsabilité de la gestion de l'information travaux à l'échelle locale, le besoin de standardisation et d'outillage commun est d'autant plus décisif.

  • L'approche législative et réglementaire du problème est-elle la plus à même de mobiliser les MOA, premiers concernés par la divulgation et la valorisation des informations travaux ? Les réutilisations de cette donnée, véritables « collaborations au service public » (Danièle Bourcier, citée dans Larroche et. al., 2018), peuvent largement contribuer à la valorisation des infrastructures, et donc déclencher des cercles vertueux en chaîne. Encore faut-il que cette donnée -qui existe en grande quantité- soit ouverte et que des preuves de concepts puissent s'appuyer sur la réalité du terrain. Alors que la standardisation est en marche, le déploiement d'applications permettant l'interopérabilité de la donnée ouvre des pistes de progression à la fois du volume et de la qualité des données partagées.

 

Retrouvez la deuxième partie de l'article

 

Olivier Marcel, docteur en géographie, ingénieur R&D GéoData à METIS depuis 2018.

 

 

 

Références